
Notre amie et camarade Denise Chautard, engagée depuis 33 ans aux côtés des sans-logis, des sans-papiers et du peuple palestinien avec les associations Droit au logement (DAL), Comité des sans-logis (CDSL) et Droits devant, est décédée accidentellement le 11 janvier 2026 à l’âge de 97 ans. Nous sommes inconsolables.
Denise parle de la grève des sans-papiers dans le documentaire « Marche ou rêve » de Cyrielle Blaire (2013).
Dans un beau témoignage paru quelques mois avant sa mort, Denise se décrivait ainsi : « Ma vie n’a pas toujours été facile mais je suis en paix, sereine. Et je crois que ça fait du bien aux autres de voir une vieille femme qui fait encore des choses et s’en trouve bien. » Sa petite cousine, Céline Valero, témoignait lors de ses funérailles de « sa générosité, son amour et son humanité », qui ont « guidé ses actions militantes après sa vie professionnelle ».
Ancienne infirmière et éducatrice spécialisée, Denise résumait, dans un livre de 2022, la genèse de son engagement :
« Avant de militer, je m’occupais de jeunes de la DDASS qui nous avaient été confiés par le juge des enfants. Ils étaient largués à 18 ans et nous n’arrivions pas à les loger. En tant qu’éducatrice spécialisée, j’évoluais dans un système très individuel – nous voyions les jeunes un par un mais nous n’avions pas de solution et nous les mettions à l’hôtel. Quand j’ai vu qu’il était possible d’occuper un immeuble pour obtenir des logements, je suis rentré dans le mouvement pour le droit au logement qui a été pour moi une découverte, une immense ouverture.
J’ai intégré le Comité des sans-logis dans les années 1990. Nous avons fait venir la télévision dans une chambre de bonne qui était inoccupée alors que nous avions des gens à reloger. Nous avons ainsi « récupéré » 300 chambres de bonne non louées – ou louées très cher. Nous avons établi une liste de gens à reloger que nous avons envoyée à la Régie immobilière de la ville de Paris. Nous avons également occupé un immeuble boulevard Malesherbes qui appartenait à GAN Assurances, et en échange de la libération des lieux ils nous ont donné un grand immeuble à l’angle de la rue de Crimée et de l’avenue de Flandre, dans le 19e arrondissement de Paris, où ont été relogés les jeunes de moins de 25 ans isolés qui étaient avec nous.
Mais la lutte la plus belle, la plus générale, ça a été l’occupation de la rue du Dragon en 1994-1995. Le Comité des sans-logis avait une permanence là-bas, au milieu de 52 ateliers associatifs ou artistiques. Nous préparions des repas et des dossiers logement. Les gens venaient nous voir de partout, d’Allemagne, d’Angleterre, de pays du Sud… L’occupation a duré treize mois, avec des tours de garde. »
C’est cette grande occupation de la rue du Dragon qui a été à l’origine de la création de Droits devant en janvier 1995. Depuis, Denise a participé à des centaines d’actions, occupations et manifestations aux côtés des travailleuses et travailleurs sans papiers, accompagné d’innombrables personnes vers leur régularisation, et irradié la bienveillance, la joie et l’énergie autour d’elle. Elle était notre soleil.
« Ma vie s’est construite de rencontres. Je n’ai pas de famille. Ma famille, ce sont les gens que j’ai rencontrés. Les Africains avec leur remarquable sens du collectif ; ces Mauritaniens, ces Maliens, ces Ivoiriens qui envoient de l’argent à leurs proches ; les femmes qui, en émigrant, se libèrent ; ces couples d’Afrique du Nord qui viennent pour que leurs enfants accèdent aux études… Notre lutte a fait passer les gens de “clandestins“ à “sans-papiers“ puis à “travailleurs sans papiers“. J’en suis fière. »
Merci, Denise. Nous ne t’oublierons jamais.
« Ce que tu as semé en d’autres germera. » (Michel Scouarnec)
Une prise de parole de Denise lors de l’occupation, par les sans-papiers, du siège de la direction des Finances, en 2011.